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Comme un Quichotte sans ses moulins, Lucien Pelen poursuit son étrange «photo de geste», mettant sa propre vie en jeu: se tuant huit fois et questionnant par ces postures corporelles si singulières une incertaine origine de la photographie entre les hauts plateaux de Lozère et la campagne du Gévaudan.

Dans une série de vingt et un autoportraits en N&B, Lucien Pelen se met en scène dans des postures incongrues. Alors qu’il nous avait habitué à de véritables performances au-dessus des précipices de Lozère, il délaisse quelque peu ses prouesses d’équilibriste pour s’orienter vers un minimalisme de gestes poétiques mêlant toujours les marques de l’humour, de la fascination du vide, de la mort et de l’art.
Il se resserre à la promiscuité du pré, du verger ou d’une clairière. Les lieux déserts et vastes de la Lozère laissent une place plus fréquente aux petites terres paysannes plus propices à l’expression de l’espace mental intérieur du personnage mis en scène.

— Lucien Pelen propose, en effet, des autoportraits revêtus (ou dévêtus) du costume d’artiste et du pseudonyme d’un certain De Pré Bouzié. Héros-limite joué par Lucien Pelen lui-même qui tient tout autant de Don Quichotte, Pierrot-Lunaire ou Buster Keaton ; mais qui n’est pas sans évoquer aussi les personnages de Caspard David Friedrich, de Beckett, de Jarry ou peut-être des dernières images du Théorème de Pasolini!
Car c’est la force de la photographie de Lucien Pelen de pouvoir contenir dans une apparence de dépouillement formel et de mise à l’écart de toute référence culturelle, un dialogue secret et tenace avec l’histoire de l’art.

Les deux photographies Seul autoportrait connu de Lucien de Pré-Bouzié vers 1930 et surtout Pré-Bouzié repensant à l’arbitre, 1889, sont ainsi des emprunts parodiques à la figure de la Rückenfigur (figure vue de dos) chère au romantisme allemand. La seconde photo notamment est une citation directe du célèbre tableau de Caspar David Friedrich, Voyageur au dessus-de la mer de nuages, de 1818, offrant, à la différence du peintre allemand, une image apaisée de l’artiste débarrassé de tout rôle messianique.
Chaque photographie est accompagnée d’une légende digne d’un titre humoristique et cocasse d’Eric Satie. Tels ces commentaires sous ces images montrant l’artiste allongé dans un bois enneigé ou au fond d’une étrange piscine: De Pré-Bouzié mort gelé en Gévaudan1765, et Lucien de Pré Bouzié mort noyé dans son bassin le 25 automne, 1908.

On se trouve alors tout autant déstabilisé par l’absurdité des situations proposées (telle cette photo montrant l’artiste accroché à une corde tendue au bout d’une forêt), que par ces titres qui nous content étrangement une histoire qui n’a jamais existé: Lucien de Pré-Bouzié, mort étranglé par la forêt peu avant l’hiver, 1904!
— Lucien Pelen joue d’ailleurs perpétuellement sur cet écart entre le pouvoir de vérité de la photographie et sa puissance de fiction. La référence à Buster Keaton trouve toute sa place ici, puisque Lucien Pelen tient toujours à ce que l’image soit «réelle», sans manipulation, même lorsqu’il se met en scène dans les postures les plus périlleuses! Telles ces figures de pendus accrochées à un arbre: Lucien de Pré-Bouzié, dévoilant l’envers du décor, et Lucien de Pré-Bouzié, vérifiant la force du coriolis 1807.

Du côté des titres, le nom du personnage De Pré-Bouzié évoque aussi le Grangousier de Rabelais, auquel Lucien Pelen consacra déjà une série de photos (Des géants) en hommage aux sites traditionnellement attribués, par l’imagination populaire, à la puissance de création de Gargantua : l’Aude, la Lozère.
C’est dans ces lieux de légendes que Lucien Pelen poursuit donc cette mise en scène photographique qui défie encore toute rationalisation par son caractère énigmatique, mais aussi profondément poétique et comique!
De Pré-Bouzié mort gelé en Gevaudan, est une image qui emprunte, par exemple, directement à cet imaginaire folklorique. La «Bête du Gévaudan» est tout autant un être imaginaire qu’un animal de fait divers, responsable d’une centaine de victimes dans le nord de l’ancien pays du Gévaudan (qui correspond globalement à l’actuel département de la Lozère où travaille Pelen).

Mais le «Pré» du pseudonyme Pré-Bouzier renvoie, bien entendu, à cette photographie volontairement «paysanne» qui ne cesse d’« arpenter » ces terres désertes d’une nature omniprésente parcourues de champs, de forêts et des collines des Cévennes. C’est d’ailleurs le dénuement qui caractérise pour une part cette photographie à l’image du corps souvent nu de l’artiste.

— Lucien Pelen revient à une certaine « origine » de l’image photographique, en hommage explicite à Hyppolite Bayard. On comprend par conséquent le sens inaugural de la photographie qui ouvre l’exposition au titre énigmatique: Lucien de Pré-Bouzié, mort noyé dans son bassin le 25 automne 1908, et cette autre : Lucien de Pré-Bouzié mort en noyé étouffé à la pomme, 1840. Ces deux images font écho à la première fiction photographique réalisée par Hippolyte Bayard, Le Noyé en 1840: une mise en scène humoristique de son «suicide» suite à ses déboires dans la reconnaissance de la paternité de l’invention photographique attribuée à Daguerre.

— Lucien Pelen nous invite donc à repenser cette tension entre un usage mimétique de la photo et son pouvoir fictionnel. 1840 apparaît alors comme la date d’un rendez-vous manqué entre un usage majoritaire de la photographie avec le daguerréotype, et ses détournements humoristiques et fantasques.

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