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La complexité des photographies de Geert Goiris tient à la combinaison habile de 4 composantes hétérogènes: la composante documentaire, la portée allégorique, la dimension graphique (par l’usage du N&B et la forme-affichage), et le statut d’image-mentale opérant une véritable coalescence du réel et de l’imaginaire.

Le grand format Fragment offre au regard sa présence monumentale et énigmatique dès l’entrée de l’exposition. On hésite à y reconnaitre une composition purement abstraite soutenue par ses modulations grises presque graphiques ou une architecture de béton aux formes expressionnistes.

L’accrochage contribue à amplifier cette expérience de déstabilisation du regard. Ainsi, l’autre grand format Mammatus, qui ouvre l’exposition est également une photographie quasiment à l’échelle 1. Elle a pour fonction d’impliquer corporellement le spectateur au cœur même des images. L’impact réaliste qui en résulte est d’autant plus efficace qu’elle représente un paysage de plaine herbeuse sous un ciel d’orage.
On retrouve, ici, la forme documentaire qui caractérise partiellement le travail de Geert Goiris toujours à l’affût de paysages, ponctués seulement de quelques traces de présence humaine. Le paysage du Mammatus a été saisi lors d’un voyage dans le Midwest américain, mais sur la photo en N&B, le lieu n’est nullement identifiable géographiquement et historiquement.
Ce travail dépasse la photographie de paysage documentaire. «Le référent n’est qu’un point de départ», admet le photographe. Les blocs de béton ou de rocaille, tout comme les arbres ou les plaines des 12 photographies, ouvrent, notamment par leur indétermination, un monde imaginaire et allégorique qui vient doubler le réel de sa présence souvent inquiétante. Ainsi, le Mammatus renvoie à ces nuages aux formes arrondies (maternelles) qui possèdent en leur sein les prémisses de tornades.

La série magnifique des Fragments suggère un sentiment d’étouffement avec leurs architectures de béton. Faut-il y reconnaître un édifice s’élevant vers une forme de spiritualité (église, musée) ou un structure écrasante qui emprisonne sous sa profondeur (bunker, abris militaire, musée)?

Même ambivalence dans la seule photographie couleur de l’exposition, Subterrain qui saisit paradoxalement l’intérieur obscur d’une grotte. Le sens allégorique de cette caverne évoque la condition humaine prisonnière des images sensibles (version Platon), et de l’enfermement dans sa propre perception. Mitoyen, Exit présente de mystérieuses alvéoles dont on ne sait si elles abritent de minuscules insectes ou d’autres créatures. Cette déconstruction phénoménologique du regard dévoile la pauvre condition de notre vue toujours partielle et partiale. Dans Subterrain, il était confronté au monde de l’intériorité souterraine et la photographie ne dévoilait qu’une partie: la sortie. Et, Inversement dans Exit!
L’usage constant du changement d’échelle renforce cette prise de conscience. Dans Exit, Geert Goiris se sert d’une échelle monumentale pour transformer les petites excavations (qui ne mesurent en réalité que quelques cm de circonférence) en de véritables cratères lunaires!

De même, dans la série (AndreaEnoch) consacrée au thème de la contemplation, le crabe que l’on croyait voir sur un rocher s’avère être (en s’approchant de très près), une personne humaine contemplant l’horizon. Ces deux photos déclinent la figure romantique du personnage «vu de dos». La relation de l’homme à la nature (via le paysage) semble mis à mal, tant par le nuage (brouillard? fumée?) qui s’interpose entre le personnage et nous, que par la petitesse de celui-ci.

L’importance du gris dans l’art de Geert Goiris renforce d’ailleurs la dimension abstraite de ses photographies. Cette grisaille favorise, en effet, le recul contemplatif, détaché qui rapproche la pratique photographique d’un certain usage de la philosophie cher à Hegel et de cette conception mélancolique de la photographie qui n’en retient que le référent passé. Et, le photographe belge aime, sans doute, regarder le monde à une échelle temporelle non-anthropologique; celle des temps géologiques ou des durées écologiques.

Mais, il y a aussi une interprétation moins négative de cette couleur! Le gris est propice, en effet, à faire ressortir les dessins, les graphismes. Il fait travailler l’œil; il développe et aiguise sa sensibilité aux très faibles modulations de valeurs de tons. Il faut pour cela un autre regard qui n’est plus celui de la contemplation nostalgique du «ça a été», mais de la pure voyance.
Et, les seuls personnages qui apparaissent dans les photos de Geert Goiris sont dans une position hallucinée. La surface grise des photos se fait psychédélique et devient le lieu de toutes les projections inconscientes. Community, à l’entrée gauche de la galerie présentait déjà un arbre à contre jour laissant entrevoir une masse sombre. Cette tache foncée était-elle un nid? une sorcière sur son balai? ou un simple corbeau?

L’usage de la forme poster (sans cadre) tend de plus à confondre une partie des photographies avec l’étendue blanche de la cimaise, ce qui favorise la mémoire visuelle de chaque cliché qui finit par déborder sur ses voisins.

Shelter reprend une troisième variation sur le thème de la cavité en combinant tous les procédés précédents. Aux successifs changements d’échelle, le regard est maintenant confronté à une expérience de désorientation graphique sans précédent! Shelter nous dit l’artiste «a été prise en Sardaigne, au sein d’une crique naturelle où les rochers forment une anse érodée et dans lesquels des familles hippies dorment en squattant de petites grottes».
Sous l’effet du cadrage et de la pose très longue utilisée par l’artiste (qui travaille uniquement à la chambre), l’image devient un pur chaos graphique dans lequel l’œil se perd irrémédiablement. Le spectateur est contraint de parcourir lentement la surface de l’image au gré des variations de tons et de lignes. Les contours rocailleux semblent dessiner alors des motifs psychédéliques en écho aux hippies qui s’y nichent. Le regard est, cette fois, convié à une forme d’errance insouciante et sensuelle au plus près de cette matière photographique à l’aspect lisse et onctueux. Au cours de ce «trip» visuel apparaissent deux personnages minuscules qui «permettent à l’œil du spectateur de retrouver une échelle de grandeur et d’identifier l’endroit comme étant des falaises». Enfin!

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