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En se confrontant à l’imaginaire des forêts dans l’enchantement sensoriel de l’enfance et l’obscurité des légendes, Jean-Luc Tartarin offre un éblouissement photographique qui renoue avec la noblesse du fait pictural et poétique.

En se confrontant à l’imaginaire des forêts dans l’enchantement sensoriel de l’enfance et l’obscurité des légendes, Jean-Luc Tartarin offre un éblouissement photographique qui renoue avec la noblesse du fait pictural et poétique.

L’artiste travaille sur un univers extrêmement proche de sa vie quotidienne. Nul besoin d’aller courir le monde pour saisir son motif ! Le photographe a commencé par la forêt, puis il a étendu ses sujets aux personnes de sa famille, les animaux du voisinage, le ciel au-dessus de sa cour, le visage des enfants. Cela lui suffit. À contempler ces photographies au motif apparemment si simple, l’enchantement est pourtant immédiat. Savoir regarder ce qui est le plus proche, voilà une belle offrande ! Des branches recouvertes de neige…

La forêt, les arbres, restent le sujet de prédilection de Jean-Luc Tartarin, dans la proximité du territoire d’enfance et aux saisons qui seront toujours préférées, l’automne, l’hiver, pour creuser, sur ce territoire restreint, la question centrale de la profondeur. La forêt reste l’atelier du photographe. D’abord géographique, c’est le même territoire, celui de l’enfance. Le protocole consiste à décider du moment atmosphérique, de l’heure, de la saison. Ensuite, aller, marcher, pour trouver. La forêt devient le motif. « Je suis à l’intérieur de cette qualité d’espace que mon regard et mes sens dessinent, j’attire à moi cet espace, je m’en approprie, et d’un geste de découpe, je fais l’image ».

Ce moment où la photographie devient artistique est si rare qu’il ne faut pas le rater ! D’ailleurs le mouvement qui traverse l’exposition malgré la répétition insistante du motif forestier n’a rien d’un ressassement monotone et gratuit. Il ne se confond pas avec cette esthétique du banal dont se nourrit la photographie contemporaine ad nauseam. Il répond plutôt à la volonté de l’artiste de questionner le mystère de l’image, de son apparition et de son épuisement.

En 2011 lors d’une rencontre avec des collégiens, Jean-Luc Tartarin s’efforça de faire comprendre aux élèves présents les différents sens que peut revêtir l’image. Pour lui, il existe avant tout deux types d’images : celles qui sont faites pour être consommées rapidement et celles qui impliquent un vrai travail artistique, réalisées pour traverser le temps.

Un parcours photographique hors norme

Artiste reconnu qui a exposé au Centre Pompidou de Metz, et dont certaines oeuvres ont été acquises récemment par le Musée de la Chasse, Jean-Luc Tartarin a commencé très jeune en autodidacte sa pratique de la photographie. Ce photographe discret et inclassable, qui enseigna plus de 30 ans à l’École des beaux-arts de Metz, a remporté le prix Niépce en 1971, à 20 ans, avec une intuition fondatrice : « Je sentais que je pouvais transformer un instant en tableau.» Cette distinction lui ouvre grand les portes du monde de la photographie professionnelle, mais le laisse indifférent aux sirènes de ce métier, souvent emporté par la gentrification et les effets de mode.

Depuis, il n’a jamais dévié de sa ligne, utilisant la photographie, non pour décrire les choses, mais pour «chercher une profondeur». Fidèle à sa passion pour le motif du paysage, l’artiste arpente, depuis plus de trente ans, les forêts de Moselle pour percer l’énigme de l’image. Il tente de créer une photographie qui se rapproche de l’art pictural.

En parcourant les œuvres de Jean-Luc Tartarin le spectateur découvre un processus créatif singulier qui tranche avec la pratique « ordinaire » de la photographie. De fait, Jean-Luc Tartarin aurait pu être peintre de part sa confrontation permanente à la matière de l’image, à l’émulsion photographique, aux sels argentiques, qui rapproche son travail de la peinture dans son projet de révéler et de réinventer le réel.

La photographie à l’épreuve de la forêt

Chaque image a son intensité. En s’approchant des grands formats le spectateur peut éprouver le sentiment de se perdre dans la selva oscura de Dante, avec l’écho de ses peurs primitives, et sa fascination mêlée d’effroi. Car les photographies de forêt de Jean-Luc Tartarin n’ont rien de la rassurante image d’Épinal de nos « Forêts de France » répandue dans les catalogues des offices de tourisme destinés aux randonneurs ou aux touristes du dimanche.

Ici pas de sentiers ombragés, mais des chemins touffus qui ne mènent nulle part ! La forêt est épaisse, insondable. Elle offre au regard un miroitement de lumières et d’ombres semblable aux reflets d’une eau dormante. Elle enveloppe et emporte nos habitudes d’adulte prompt à s’orienter selon des principes d’ordre et de mesure. Elle désoriente. L’absence de toute présence humaine ou animale dans les photographies, contribue à défaire les repères familiers spatiaux et temporels qui accompagnent nos promenades urbaines ou campagnardes. Bien avant de devenir des ZAD, les forêts furent pour la pensée occidentale des lieux de perdition où l’homme civilisé s’exposait aux risques démesurés inhérents à ces zones de non droit où se cachaient la cruauté des loups, le danger des bandits, la folie des sorcières…

Tout en restant dans l’épaisseur des choses et du temps dont parle justement Régis Durand dans son texte introductif aux images constituant les séries Arbres, et après un temps long passé à l’étude du paysage, dans une écriture très photographique, traversée par la peinture (Grands Paysages 1997-2005), il va s’agir pour le photographe, avec Entre(s), de modifier la mécanique des images et la description objective. En provoquant ce qu’il nomme des accidents et en perturbant le temps de capture nécessaire à absorber le réel, afin de le transformer en une matière malléable. Si la forêt reste indéniablement l’atelier du photographe et son motif premier, faire l’image rentre désormais dans un nouveau processus : il s’agit d’éprouver la plasticité de la photographie et d’explorer les territoires de la picturalité avec les nouveaux outils numériques.

Le bruit numérique et les artefacts des pixels, dont les couleurs, générées sur un mode aléatoire, sont en mutation, créent une matière picturale. Cette picturalité offre à l’artiste de nouvelles potentialités, pour le moins surprenantes, dans le plaisir et la jubilation de faire oeuvre. Les images reconstituent parfois l’impression qui saisit le spectateur face aux Nymphéas de Monet.

L’accumulation des couches, qui s’agglomèrent, offrent une épaisseur, une matière propre, jusqu’à la forme voulue, qui affirme ainsi, parfois jusqu’à l’excès, sa puissance esthétique. Les photographies peuvent atteindre au dépouillement solitaire des tableaux de Capsar David Friedrich ou évoquer le foisonnement des décors luxuriant des Nabis.

Faire l’image, c’est aussi prendre appui et se laisser guider, face à un bloc de sensations, un condensé d’expériences et de mémoire. Savoir l’oeuvre là, déjà présente dans son format, sa matière propre, et donner au regardeur à éprouver cette nouvelle perception.

Les photographies de forêts de Jean Luc Tartarin s’inscrivent dans une recherche quasi picturale sur la matière même de l’image. La photographie révèle chez Jean Luc Tartarin sa proximité avec la peinture : comme cette dernière, elle a pour but le projet de révéler mais aussi de recréer le réel. Jean Luc Tartarin poursuit le dialogue que la photographie entretient depuis ses débuts avec la peinture. Pour ce faire, il a choisi un motif propice à l’imaginaire et au traitement pictural : le paysage et plus particulièrement la forêt. Celle-ci devient le support d’expérimentations visant à constamment réinventer l’image pour percer son secret, comme celui des choses, êtres et paysages.

Comme l’écrivait Eric Corne, Jean-Luc Tartarin a gardé l’inquiétude de l’image. Il sait qu’elle n’est jamais donnée. Qu’on doit sans répit la réinventer ; la photographie avec ses données techniques en est un moyen comme l’huile et les pinceaux pour le peintre, rien de plus. Le mystère est ailleurs, celui de rassembler les membres éparpillés de la présence, de la vie, et d’en rétablir la connexion dans l’image avec son invisibilité. »

Dans ses forêts de toujours, à l’atelier, familier de la lumière, des saisons et dans la connaissance intime de son territoire. Provoquer des accidents qui vont modifier la mécanique de la description objective et le temps de capture, pour absorber le réel, le transformer en une matière malléable. Cette épaisseur ressentie, qui a quelque chose à voir avec la picturalité, devient purement photographique par ce geste juste et par l’incrustation sur l’émulsion de cette image pré-visualisée, en maîtrisant l’outil et la chimie photographique.

« Je suis dans l’attente de ces moments très fugitifs, chaque ciel est un moment du monde, qui perd son caractère géographique pour devenir météorologique ; ce moment de la journée se fait moment d’éternité, et devient un bloc de sensations colorées. »

À PROPOS DE JEAN LUC TARTARIN

Jean Luc Tartarin est né à Metz en 1951. Il vit et travaille dans la proche région de Metz. Autodidacte, il est lauréat du Prix Niepce à 20 ans en 1971, en présentant un ensemble d’images en noir et blanc qui surprennent par leur maturité. En 1972 à l’école des Beaux-Arts de Metz, il devient le premier professeur de photographie dans une école d’art en France. Fonction qu’il a occupé jusqu’en 2013.

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