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À l’heure où les éducateurs et les moralistes recommandent au public d’apprendre à lire les images pour mieux les décrypter, Nazanin Pouyandeh qui vient d’un pays sevré d’images, sait combien la censure et le recouvrement n’a jamais été un remède contre leur puissance. Elle croit bien plus à l’efficacité du jeu sur les images, à leur créolisation, afin de mieux les apprivoiser, pour le plus grand bonheur de nos yeux !

Qui êtes-vous Nazanin Pouyandeh ? D’où venez-vous ? Où allez-vous ? La réponse est évidente pour cette artiste qui ne cherche pas à interpréter ses tableaux à l’aune de son passé tragique. La présence de ses œuvres suffit à justifier sa joie de peindre.

Et pourtant, son exil en France consécutif à l’assassinat de son père par un régime Iranien intraitable à l’égard des intellectuels, lui a sans doute forgé un tempérament redoutable. Son regard est d’ailleurs pénétrant ! Sa peinture fascine. Elle trouble le spectateur. La place des femmes est omniprésente. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir ! Femmes dominatrices ? Elles s’entrelacent avec une nature ou des paysages de ruines dans un devenir de femmes prêtresses d’étranges cérémonies païennes.

Ces oeuvres n’ont pas pour objet une histoire ordonnée, mais de purs “percepts” ou visions déliées de tout rapport pratique au monde. Comme le dirait Jacques Rancière, cet art est politique, non par ses messages, par ses sentiments ou ses figures héroïques, mais par les pratiques et les visibilités qu’il dessine dans le partage du sensible. Et, ce que dévoile les peintures de Nazanin Pouyandeh, relève bien de ces nouveaux découpages des espaces et des temps, des sujets et des objets, du commun et du singulier.

La Cité Céleste, 2016
Oil on Canvas, 180  x 250  c
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La Cité Céleste

En regardant l’imposante toile La Cité Céleste, nous hésitons immanquablement à reconnaître les ruines de La Ghouta, d’Alep ou de Homs qui hantent notre imaginaire collectif abreuvé d’images de guerre. Le spectateur semble contrarié par une étrange dispute de jeunes filles vêtues à « l’occidentale » totalement décalées dans ce décor de guerre. D’ailleurs les vêtements des personnages revêtent une place prépondérante et sensuelle dans chacune des peintures de Nazanin Pouyandeh. On ne peut pas s’habiller comme on veut – surtout lorsqu’on est une femme- dans un champ de ruine !

L’indécence est là, dans ce décalage. L’artiste jubile. Elle qui avait été surprise à son arrivée en France d’être tellement transparente au regard de l’autre, quelque-soit la manière dont elle s’habillait…

Ainsi Nazanin Pouyandeh s’amuse souvent à déplacer les codes et les symboles de cultures. Par ses voyages incessants, sa capacité à s’approprier de nouvelles images, et la distance ironique qu’elle instaure avec le présent, Nazanin Pouyandeh est une artiste emblématique de notre contemporanéité. Placée entre ses cultures iranienne, européenne, africaine, etc. elle ne cesse de travailler la distance qu’elle éprouve au quotidien en tant qu’exilée face à tous types d’énoncés culturels. À l’instar de la multitude d’espaces et de temporalités qui tapissent nos tablettes numériques, les créations de Nazanin Pouyandeh témoignent d’un temps qui n’a plu rien de linéaire, mais semble nappé de temporalités feuilletées. L’espace euclidien cède la place à des topologies étranges rapprochant le proche et le lointain. Les infinis se croisent, se fragmentent et s’enroulent en d’étranges figures.

La créolisation des images

L’artiste procède ainsi à une créolisation farouche et joyeuse des modes de vie qu’elle rencontre durant ses voyages en Afrique ou en Europe. Des fonds en forme de batik africain tapissent certaines de ses toiles.

Les paysages se plissent parfois à la manière d’immenses tapis volants enveloppant des scènes inquiétantes. La peintre n’a pas plus de respect des frontières culturelles que des proportions, ni des sujets qu’elle peint. Les perspectives et les constructions sont souvent délirantes comme dans cette somptueuse toile Coeurs serrés où il ne fait pas bon s’égarer (lorsqu’on est un homme…). Les fesses nues abondent autant que les visages dévoilés et divers. À l’instar des meilleurs tableaux de Jérôme Bosch, on y retrouve la bonne dose de cruauté qu’il faut, un pauvre barbu se faisant écraser la tête par un autre homme dont on ne sait s’il va l’étrangler ou le scalper.

Par une mise en abime subtile, que l’artiste reprend souvent, la peintre se met en scène en tentant d’achever, avec son pinceau, le bas ventre du pauvre bellâtre en mauvaise posture.

Un art Ininterprétable

Dans une autre toile, c’est un homme qui est agenouillé devant le sexe irradié de lumière d’une prêtresse ordonnant on ne sait quel rituel. Les plus avisés, nourris par des décennies d’interprétations freudiennes ou lacaniennes, tenteront en vain d’y déchiffrer un signifiant adéquat et phallique, manquant sans doute à notre chère artiste ; d’autres plus folkloriques retrouveront peut-être un symbole aztèque et vaginal. Peu importe, les plus sages se délecteront de cette peinture qui renoue avec les profusions aussi diverses que celles de la peinture flamande, (y compris dans sa version maoïste du peintre Erró), des miniatures persanes ou des œuvres d’Hokusai.

La frénésie de l’imagination, les postures hiératiques, l’indifférence des visages, la profusion des lignes et la variété de coloris mêlées à une sensibilité excessive, contribuent à faire de ces tableaux une offrande débordante de vie. Face à ce tourbillon de personnages et de décors, l’esprit peine à suivre pour y trouver un sens, à défaut d’une idée, d’un symbole ou de la moindre intention secrète.

Malraux, Godard et les manga

Nazanin Pouyandeh se garde bien de nous en indiquer la clef. Sa peinture restera muette dans sa présence énigmatique, rejoignant les voix du Silence chères à Malraux qui esquissait le parallèle entre la peinture et la littérature pour justifier par une unité de vocation, leur destinée commune : « comme le peintre, l’écrivain n’est pas le transcripteur du monde, il en est le rival ». De fait, les toiles de Nazanin Pouyandeh sont des « plurivers » qui n’ont d’autres origines que le génie de cette artiste surdouée.

« Mes tableaux sont des scènes de la vie contemporaine, mais des instants et des actions suspendus dans un non-temps éternel. Le souci de l’avant et de l’après ne se pose pas, aucune histoire ne se déroule en dehors de l’espace-temps du tableau. »

D’ailleurs, l’artiste revendique fièrement cette rivalité avec le monde qui se manifeste à travers sa volonté de créer une oeuvre, libérée des entraves du réel, et d’édifier un monde capable de se suffire à lui-même. Et comme pour mieux corser cet hubris créateur, l’artiste propose une peinture réaliste qui place le spectateur de plainpied dans l’imagerie la plus immédiate, avec une facture lisse et une profusion de détails. De fait, la théâtralité des images témoigne d’une mise en scène savante qui la rapproche d’un certain cinéma mainstream.

Mais très vite le spectateur comprend qu’il ne saura jamais rien du « théâtre » qui s’y joue, rien de l’histoire qui s’est passée ou va se passer. Il peut tout au plus entendre l’écho baroque d’une réplique de Shakespeare : « La vie n’est qu’une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie et qui ne signifie rien… »

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