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Le théorème de Staël pose une série de questions à partir d’œuvres du maître d’Antibes : pourquoi la peinture n’est pas (qu’) un art de l’espace mais également du temps ? Faut-il mieux être idiot pour comprendre l’art ? Pourquoi parlons-nous si mal des œuvres que nous aimons ? Autant de paradoxes esthétiques qu’interroge avec malice et rigueur l’auteur de cet étonnant essai. Un régal d’intelligence et « d’idiotie » !

« Je pense que Nicolas de Staël, sur la plage de Honfleur en 1952, a voulu peindre cela : une ligne qui sourd de la rencontre entre Mer et nuages, une ligne qui n’existe en aucun lieu, qui se déploie indépendamment de tout espace. Je pense même que cette ligne est un paradigme et que ce théorème doit être pris au sérieux pour quiconque a le désir de voir les choses, de les regarder pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire un amas, une condensation, une opacification de matière qui apparaît et se forme dans et par notre perception. »

Nicolas de Staël, Mer et Nuages, 1952, Huile sur toile (110 x 73 cm). Collection particulière, Paris, ADAGP

C’est tout l’intérêt du livre de Pierre J. Truchot d’offrir en quelques pages remarquables au style aussi précis que concis, un travail de philosophie pure sur l’un des arts les plus commenté – et les plus souvent mal interprété et trahi : la peinture. La plupart des discours ne ratent-ils pas l’essentiel : le pouvoir qu’a la peinture, notamment, de nous laisser sans voix devant l’opacité du fait pictural ? Et, la confrontation avec la peinture de Nicolas de Staël n’a-t-elle pas le mérite de condenser toute l’exigence de cet exercice d’ekphrasis quasi impossible à l’égard de cet art ? L’auteur nous montre, d’ailleurs, que les plus grands peuvent se fourvoyer dans cet exercice d’écriture, à l’instar de Roland Barthes s’épuisant à vouloir faire de Nicolas de Staël un épigone de Cézanne, alors que les deux peintres recouraient à des techniques pourtant très différentes ; le peintre d’Aix utilisant principalement des pinceaux, alors que le style de Nicolas de de Staël reste inséparable de sa pratique si singulière de « la frappe » intense sur la toile qu’il effectuait à grand renfort de couteau, de spatule ou de truelle, lui permettant par l’immédiateté des gestes vifs de disposer ainsi de multiples couleurs.

Il est donc toujours paradoxal de tenter d’écrire sur la peinture dont l’art consiste précisément à soustraire les choses aux mots – art mutique dont les figures basculent dans l’innommable. La force des grandes peintures – figuratives ou pas – est de laisser sans voix le spectateur, fasciné, médusé. Plus que toute autre, la peinture de Nicolas de Staël invite au silence, à cesser toute agitation, à suspendre toute activité et tout discours : à faire une pause. C’est sans doute la leçon principale que retient l’auteur de cette œuvre en invitant le spectateur à se méfier de son intelligence pratique qui le pousse à considérer la toile comme un espace où se juxtapose des formes et des couleurs plus ou moins bien accordées entre elles.

En contemplant, Mer et nuages, huile sur toile de 1953, le spectateur pressé ne serait-il pas enclin à ne voir qu’une surface recouverte de couleurs illustrant vaguement un beau paysage maritime ? Ne serait-ce pas, alors, rater l’essentiel de cette peinture, et l’originalité de l’œuvre de Nicolas de Staël ?

Faire l’idiot pour comprendre l’art ?

Pour le démontrer avec une rigueur toute philosophique, Pierre J. Truchot énonce un théorème qui devient le point de départ pour une hypothèse de lecture de ce tableau : lorsque la surface d’une toile ne se réduit plus à un simple espace, elle devient alors le support pour peindre et partager une expérience de durée. Car contrairement à une idée (encore) reçue, la peinture n’est pas qu’un art de l’espace, mais peut pleinement prendre sa place parmi les arts du temps, puisqu’elle recèle la capacité de générer une durée pour celui qui veut la ressentir. Pierre J. Truchot étaye son argumentation par une lecture bergsonienne rigoureuse ponctuée de variations plus personnelles où l’on apprend qu’il faut parfois faire l’idiot pour trouver la bonne attitude à l’égard d’une œuvre d’art. Non qu’il faille être débile, ignorant ou inculte pour mieux saisir la richesse d’une peinture de Nicolas de Staël ou de Cézanne, mais l’auteur nous invite implicitement à nous déprendre d’une position de maîtrise si fréquente à l’égard de l’art, aussi bien dans la tradition philosophique que dans la critique contemporaine qui prédispose le regardeur à s’armer d’une multitude d’interprétations en forme de paratextes pour affronter une exposition. Si la connaissance de l’auteur et du contexte historique où sa création a pris forme est souvent utile, elle ne saurait suffire à ouvrir cette expérience esthétique qui préside à sa genèse.

Car pour comprendre la profondeur des toiles de Nicolas de Staël, nul besoin de s’encombrer de tout ce vernis culturel qui abonde dans les lieux d’art, il faut plutôt faire l’idiot, « en sachant que l’idiot n’est pas l’imbécile – celui qui se contente de vérités toutes faites – l’idiot est au contraire celui qui croit en son intuition, qui va jusqu’au bout de cette intuition, et ne lâche rien ».

De ce point de vue, comme le rappelle ce livre, « Il y a de l’idiot chez de Staël, ne serait-ce que par sa technique de frappe (…) Sa peinture est une invitation à aller voir ailleurs et ce qu’il désire peindre c’est avant tout, une toile où « la forme n’a pas été vue ailleurs »…Et pour arriver à produire cet « ailleurs », cette peinture a besoin  de deux ingrédients :  l’intensité de la frappe et la méditation.

Dans une lettre à son ami Pierre Lecuire, de Staël décrit, avec ses propres formules, cette attitude nécessaire à la création :

« Tous les jours sans lâcher, faire l’abruti devant soi-même (…) sans limites de degré et s’ennuyer tellement qu’il n’y ait pas d’autres issues possibles dans la fixation de cet abrutissement là, pas d’autres ». 

Nicolas de Staël dans son atelier rue Gauget

À l’aune de ce paradoxe, comment ne pas penser à toutes ces créations contemporaines qui croulent sous le poids de leur érudition, mais restent si pauvres en méditation et en capacité « idiote » à nous offrir de la singularité. « Peindre est à ce prix : abandonner, dépasser son intelligence afin d’être en contact permanent avec la matière », mais également d’être au contact avec les choses avant même que l’intelligence ne les éclaire en les accrochant à une fonction, une signification ; et trouver un peu de cet ailleurs si fragile et si rare…

Et pour nous aussi spectateur, ne doit-on pas avancer vers la toile en faisant l’idiot, l’infans; en oubliant parfois notre culture, notre intelligence toujours avide de traduire, d’expliquer, d’interpréter pour nous confronter à cet excès de l’œuvre qui déborde toute compréhension – en sachant que seules les images qui portent cette ouverture à ce « je-ne-sais-quoi », à cet « obtus » sont dignes de l’art.

Si nous regardons Mer et nuages avec les yeux de l’intelligence, nous ne voyons qu’une surface recouverte de couleurs illustrant une belle marine ; « mais si nous le regardons en nous laissant guider par notre intuition, en idiot, nous percevons les vibrations et les ébranlements des matières colorés. »

Ainsi, pour que la temporalité des tableaux de Nicolas de Staël soit effective, il faut que le spectateur accepte que sa vision soit dénuée de toute utilité, il doit consentir à percevoir la pure hétérogénéité des ébranlements des couleurs jusqu’à ce que cette dernière affecte sa vie intérieure, la mette en mouvement pour le plonger dans une pure expérience affective de la durée.

C’est sans doute la raison pour laquelle, Barthes n’a pas su dire la singularité de cette peinture qu’il admirait tant – car « on échoue toujours à parler de qu’on aime » comme l’écrivait l’auteur des Fragments d’un discours amoureux. Et, n’est-ce pas précisément en raison de cette césure radicale qui différencie le passage par la parole ou l’écriture de cette richesse visuelle qui excède ce que peuvent signifier les mots, que Barthes à condensé ce divorce dans cette magnifique formule : « ce que je vois ne se loge pas dans ce que je dis » ? 

C’est, peut-être le secret de cette énigme qui détermina, d’ailleurs, cet écrivain à devenir, à la fin de sa vie, peintre et dessinateur. Sa manière à lui de faire l’idiot…Ce qu’interroge avec malice l’auteur de cet étonnant essai. 

Un régal d’intelligence et d’idiotie !

Le Théorème de Staël suivi de L’Irrécupérable et le nécessaire de Pierre J. Truchot

Ou bien, éditeur

Sortie : Juillet 2021, 93 pages, 10 euros.

Pierre J. Truchot est docteur en philosophie esthétique de la Sorbonne et est, notamment l’auteur de L’Art (d’être) idiot paru en 2017 aux éditions de L’Harmattan. 

Contact : oubien16@gmail.com

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