Skip to main content

Dans Cool Memories, Baudrillard reformulait un fameux vers d’Hölderlin pour caractériser notre temps: «C’est dans l’excès de sécurité qu’est le péril extrême». Larissa Sansour illustre à sa manière ce danger qui guette les Palestiniens, mais aussi tous les peuples pris dans un processus de contrôle et de militarisation de l’espace.

Une cinquantaine de robots en forme d’astronaute miniature attend le visiteur derrière la vitre de la galerie. Chaque pièce possède la bonhomie des jouets d’enfants. Nous sommes ainsi conviés à partager l’univers de Larissa Sansour qui use fréquemment des références de la SF, du cartoon et d’une certaine infantilisation de la subjectivité mass médiatique pour questionner les clichés qui ont cours sur son pays d’origine: la Palestine.

Tous les astronautes portent sur leur combinaison l’insigne du drapeau palestinien. Cette installation de « Palestinauts » reprend le thème de la vidéo de 2009, A Space Exodus présentée dans la même salle. Le titre et les images renvoient explicitement au chef-d’œuvre de Kubrick. La bande son mélange d’ailleurs la musique de Strauss à des harmonies orientales. 
Dans ses vidéos précédentes, Larissa Sansour se servait déjà de musique de genre (western et sitcom) pour conférer aux images de la vie quotidienne palestinienne un caractère décalé ou parodique. Elle restait toutefois tributaire d’une certaine forme documentaire qui témoignait des humiliations de son peuple. 

Cette fois-ci elle largue les amarres et part en apesanteur loin des terres occupées, en se mettant en scène dans la combinaison d’un astronaute qui plante le drapeau palestinien sur le sol lunaire. Ce geste symbolique peut exprimer, aussi bien, le désarroi d’un peuple contraint de vivre ses rêves en fiction, qu’une capacité de résistance inentamée (fût-ce sur le mode de la SF). 

Cette fable poétique illustre aussi l’odyssée des images en Palestine: chacune d’elle (comme chaque territoire) faisant l’objet de réappropriations signifiantes successives (religieuse, politique, esthétique), de (dé)nominations (israéliennes/arabes). Ainsi, le geste du drapeau planté peut tout autant évoquer Neil Armstrong marchant sur la Lune, que l’étoile de David plantée, en 1967, sur l’esplanade des mosquées. L’image superpose aussi la métaphore de l’odyssée palestinienne à celle du film de Kubrick. En perturbant ainsi les frontières du réel et de la fiction, Larissa Sansour prède à une véritable mise en abîme dans laquelle l’histoire et l’imaginaire ne cessent de se courir l’un après l’autre.

La thématique de l’espace, de son contrôle et de son appropriation, est omniprésente chez cette artiste qui éprouve au quotidien l’hybridation et la dispersion de son peuple. Née à Jérusalem, fille de mère russe et de père palestinien, elle a vécu au Royaume-Uni, aux USA, et actuellement au Danemark. Si cette mobilité favorise la capacité à déterritorialiser des formes d’expression diverses, elle rend également plus cruelle, le sentiment d’exil des Palestiniens, de l’occupation des territoires et de l’enfermement à Gaza! 

En ce sens, Larissa Sansour appartient à une génération d’artistes semblable aux jeunes berlinois des années 80 qui eurent à souffrir de la séparation du Mur. D’où des similitudes parfois dans cette capacité à recycler les images, à connecter des genres différents (BD, Blockbuster, pub), et à balayer les frontières quadrillant l’espace même des arts (populaire/savant). 
Cette hybridation de la subjectivité se retrouve dans l’autre vidéo Espass Salt projetée en vis-à-vis. Une discussion fictive rassemble dans un lieu virtuel des personnes de pays voisins séparés par les frontières politiques (Liban, Palestine). Les langues arabes et anglaises s’entrelacent autour du partage joyeux de plats palestiniens. 

L’installation Nation Estate est composée d’une vidéo, d’une affiche, d’une maquette et de sept photographies couleur extraites du film. L’affiche est un bel exemple de réappropriation d’image. Crée en 1936 par un graphiste allemand, Frank Krauss, émigré en Israël, elle servit à promouvoir le tourisme en Palestine, mais en fait à aider l’immigration des juifs fuyant le nazisme. Redécouverte à l’époque des accords d’Oslo, elle devint l’icône d’une promesse de paix entre Israël et Palestine. Mais suite aux échecs du processus de paix, elle sera reprise par les dirigeants palestiniens en toile de fond de leurs interviews télé comme symbole des ambitions nationales palestiniennes. Larissa Sansour poursuit l’itinéraire de cette image en changeant l’ancien slogan publicitaire et en remplaçant le Dôme des mosquées par un immeuble futuriste. L’artiste (censurée récemment) parodie ainsi un procédé d’effacement cher aux censeurs de tous bords! 

La fidélité à une certaine identité palestinienne est reprise dans un ensemble de vaisselle orné du motif du Keffieh. Ce symbole populaire de la résistance militaire (et masculine) est ici réapproprié esthétiquement dans l’espace traditionnellement attribué à la femme.

Dans la vidéo Nation Estate, la caméra subjective suit le parcours de l’artiste qui se filme, une valise à la main, dans un retour de voyage qui la mène du métro d’Aman à une Ithaque imaginaire figurée sous la forme d’une immense tour d’habitation censée loger tout le peuple palestinien (Building présenté à l’état de maquette dans la pièce précédente). 
Nous reconnaissons le dôme doré, un hélicoptère qui surveille, puis un hall immense et vide où sont affichés tous les étages des villes palestiniennes. Jérusalem est au 3e étage, Ramallah au 4e, Bethlehem au 5e étage, etc. Les voyages entre les villes, auparavant régulés par les check points agressifs et bruyants se font par voie d’ascenseurs. 
Les contrôles sont devenus cybernétiques, il suffit de présenter son identité en scannant son empreinte digitale, l’iris de son œil ou sa carte magnétique. Ici plus de barbelé, de mur ou de miradors; plus de misère non plus, ni d’enfants dans les rues. Si l’insécurité, la violence et la guerre semblent repoussées au loin derrière ces murs de verre, la vie semble enfermée dans cette architecture glacée. A la place de la vitalité grouillante et chaotique qui règne aujourd’hui à Ramallah ou Naplouse, c’est un cauchemar climatisé qui s’incarne dans ce rêve d’urbaniste. 

Sous l’apparence de cette cité « radieuse », c’est une nouvelle dystopie qui se dessine. Mais c’est sans doute la plus ancienne des dystopie qui est subtilement reconfigurée ici: la Jérusalem Céleste !

Laisser un commentaire