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Qu’importe la façon, pourvu qu’on ait l’ivresse! Avec Katherine Bernhardt l’ivresse n’est pas qu’une métaphore! «Drunken Hot Girls» (Filles ivres et sexy) servait déjà de titre à sa deuxième exposition à la galerie Suzanne Tarasiève en référence à une chanson du rappeur américain Kanye West. Katherine Bernhardt va extraire son motif dans des montagnes de photos de magazines et les soirées branchées de New York. C’est là qu’elle trouve le matériau de sa peinture.

L’un des grands intérêts de cette peinture, c’est qu’elle offre une confrontation directe avec la photographie dans ce qu’elle a de plus caricaturale : le règne des clichés. On peut s’attendre au pire. On a presque le meilleur. A savoir des tableaux capables de dresser des figures qui se tiennent debout (dans la verticalité des beaux aplats de couleurs) — parfois titubantes, mais toujours vivantes !

Les toiles de Katherine Bernhardt partent pour la plupart de la photographie de mode ou people (Rihanna). Les deux plus grandes toiles de l’exposition représentent ainsi les mannequins Lakshmi Menon et Eniko Mihalik pour les défilés Max Mara. C’est toujours un exercice périlleux pour la peinture, d’autant plus lorsque qu’on va chercher la photo qui est la plus empreinte de clichés: celle des magazines de modes, des people, etc.

On a pu ainsi inscrire son travail dans la lignée du pop art, qui s’inspirait abondamment d’illustrations publicitaires. Des contemporains comme Elisabeth Peynton et Robert Lucander empruntent aussi à cette imagerie. Toutefois, la démarche de Katherine Bernhardt ne fond pas dans un vague courant pop-expressionniste. Certes la facture de ses grandes toiles en acrylique peut parfois évoquer certains tableaux de Max Beckmann ou d’Antonio Saura avec leurs visages émaciés, décadents (on dirait aujourd’hui anorexiques !) aux yeux cernés de noir.

Tel ce très beau portrait Matador Gisele (inspiré d’une photo de Pénélope Cruz) qui ouvre l’exposition. L’usage de la brosse impulse à sa peinture une incarnation gestuelle et prend le contrepied du caractère lisse et glacé des photographies de Vogue Magazine qui l’inspire.
La présence systématique des coulures rappelle parfois les derniers Bazelitz exposés dans la même galerie. Cette peinture apparemment hâtive, «mal faite», parfois brusque et simpliste fait penser aussi à cet autre new yorkais: Jean-Michel Basquiat.

En revanche, cette vitalité expressionniste éloigne la peinture de Katherine Bernhardt du Pop art. Elle est dénuée de toute dimension ironique, sans aucun souci de distanciation des personnages qu’elle peint.
Au contraire, Katherine Bernhardt se dit «obsédée» par ces stars. Elle ne cherche nullement à dénoncer une quelconque vanité ou à faire une critique de la société du spectacle. 
De tout cela Katherine Bernhardt s’en fout! Au caractère superficiel de ses modèles, elle adhère complètement. Elle dit oui à tout cela. C’est une peinture sans aucune mélancolie, parcourue par la vie, pleine d’une certaine «naïveté».

Il y a chez Katherine Bernhardt, comme chez Warhol de la Factory, un besoin de l’univers mondain des soirées select. Mais sous cette apparente légèreté se cache la quête d’une chose infiniment plus sérieuse. Ce que trouve Katherine Bernhardt dans la fréquentation du monde du show business, de la mode et du Hip-hop, c’est peut-être ce que le philosophe Gilles Deleuze nommait étrangement sa «catastrophe» ou plutôt de ce «chaos-germe» à partir duquel émergera cette conquête de la couleur qui caractérise son style.

Si Katherine Bernhardt semble adhérer à tout, il faut préciser que son travail suppose une rigueur sélective méthodique. Car, selon Deleuze, le peintre pas plus que l’écrivain n’ont à remplir une toile supposée vierge ou une page blanche. Au contraire, leur travail commence avant l’acte de peindre ou d’écrire par une lutte sans merci contre les clichés. La toile, comme la page et le cerveau, ne sont jamais vierges, mais encombrés de données «toutes faites». Tout le problème esthétique consiste donc à passer de ces données à un «fait» pictural ou littéraire. Et, l’écrivain comme le peintre devront commencer par gommer, effacer, trier, supprimer et tailler dans ce monde de la «bêtise» pour ensuite faire advenir un Fait ou une Figure proprement littéraire ou plastique.

Ainsi, on comprend mieux le sens de la démarche de Katherine Bernhardt. Dans un premier temps, il y a cette plongée «chaosmique» dans ce monde festif du «Drunken Hot Girls». Dans une seconde étape, il y a à sélectionner parmi toutes ses images, celles qui seront bonnes pour sa peinture.
Katherine Bernhardt montre un souci constant de bien choisir les photos, les mannequins. Elle précise que «l’image doit être forte… avec beaucoup de couleurs, de motifs et des ombres, etc.»
Katherine Bernhardt est une grande coloriste. D’où sa prédilection pour les modèle féminins, car «les femmes sont plus ornées, elles ont plus de cheveux, de maquillage et de couleur…».
Le troisième temps est celui de l’acte de peindre, de la constitution du Fait pictural qui se manifeste par le surgissement d’une Présence qui diffère radicalement du régime des clichés.

Devant les toiles de Katherine Bernhardt on n’a vraiment pas l’impression d’avoir affaire à une simple représentation de Rihanna ou de Kate Moss. La peintre a su faire surgir une présence, magnifiquement dans In the Heart Max Mara. Présence d’autant plus forte qu’elle est conquise sur un régime d’images où domine le plus souvent la vacuité, l’ennui et l’absence.
L’usage de la brosse vient effacer et défaire le caractère aseptisé des photos sur papier glacé. Tandis que la vitesse, les coulures, la technique agressive et parfois sommaire ne sont nullement la marque d’un amateurisme paresseux!

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