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La galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois présente une exposition de qualité muséale sur les Nouveaux Réalistes, avec des figures de proue de ce mouvement qui irrigua de son énergie créatrice la seconde moitié du XXe siècle en France, en portant à son incandescence un désir de transfigurer le réel – l’empoignant dans une série de gestes qui sont restés comme autant de signatures plastiques de ce mouvement : compresser, accumuler, empaqueter, lacérer, tirer…unissant comme rarement la jubilation à détruire et la joie du faire poétique. Une leçon de création qui n’a rien perdue de son insolence et de sa puissance au sortir de cette période d’anesthésie généralisée.

Arman, The Gay Gas Masks, 1960, accumulation de masques à gaz, boîte en bois, 130 x 80 x 27 cm, Court. galerie GP & N Vallois, Paris © clérin – morin photographie

L’exposition Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel  est l’occasion de revenir sur ce groupe d’artistes qui se rassemblèrent le temps de la signature d’un manifeste le 27 octobre 1960, autour de la figure de Pierre Restany, critique de génie qui su réunir des œuvres très différentes susceptibles de répondre à la déferlante du Pop Art outre-Atlantique. Quoi de commun, en effet, entre des personnalités aussi fortes qu’Yves Klein, Arman, Villeglé ou Tinguely, auxquels viendront s’ajouter Niki de Saint Phalle et César ? Sans compter des créateurs plus jeunes à l’instar de François Dufrêne, Martial Raysse, ou Daniel Spoerri ?

Vue de l’exposition Nouveau réalisme = Nouvelles approches perceptives du réel, Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

Un nouvel agencement collectif d’énonciation voit le jour à l’orée des années 60 avec des mouvements artistiques comme le Nouveau Roman ou la Nouvelle vague qui vont tenter de renouveler le langage artistique d’une littérature ou d’un cinéma « à bout de souffle », le Nouveau Réalisme cherchant pour sa part à libérer les arts plastiques du repli stérile dans une abstraction dominée alors par L’École de Paris de l’époque, et dont Restany prit sans doute le contrepied en prônant l’éloge d’un certain naturalisme – celui du monde urbain et industriel qui devient la matière première des œuvres nouvelles, et dont les compressions de César, les accumulations d’Arman ou les affiches lacérées de Hains ou de Villeglé vont devenir les emblèmes insignes de ce mouvement iconoclaste.

Car le « réalisme » revendiqué ici, n’a rien de la soumission à une réalité sociale – celle d’une société de consommation déjà en proie à tous ses dérèglements…- ou de l’adhésion béate à une culture fût-elle Pop, mais bien plus à un geste de réappropriation violente d’un réel qui débordent de toute part, et emporte dans une déterritorialisation infinie le monde et la nature, en un devenir schizophrénique dont nous n’aurions plus qu’à récupérer les lambeaux, à l’instar des morceaux d’affiches de Hains et des objets de rebus accumulés ou enveloppés par Arman ou Christo…Cette appropriation directe du réel, équivaut, pour reprendre les termes de Pierre Restany, en un « recyclage poétique du réel urbain, industriel, publicitaire ».

Vue de l’exposition Nouveau réalisme = Nouvelles approches perceptives du réel, Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

On est frappé en découvrant les pièces présentées à la galerie Vallois, pour certaines rarement montrées, par la puissance intacte de cet art à révéler des morceaux de corps issus de cette réalité industrielle, rendus à leur errance, à leur puissance d’intensité libidinale – des parcelles d’objets, des surfaces de bâches, et d’affiches arrachées à leur finalité marchande – en offrande à « la spatialisation de la sensibilité ».

Raymond Hains & Jacques Villeglé, M, 1949, affiches lacérées sur toile, 52 x 115 cm, Court. galerie GP & N Vallois, Paris © clérin – morin photographie

 Il se passa au début des années 60 avec le Nouveau Réalisme, mais également avec certains films de la Nouvelle Vague – quelque chose qui porta à son incandescence ce qui braisait dans les dessous de cette société industrielle dans laquelle ces artistes allèrent puiser leurs matériaux (on peut penser à certains films de Godard et sa fascination pour les machines, les usines et le caractère graphiques des pub…)

César, Compression “Sunbeam”, 1961, automobile Sunbeam compressée, 160 x 75 x 62 cm, Court. galerie GP & N Vallois, Paris © Michael Herling – Aline Gwose

Sans doute que Tinguely donnera en 1960, sa version la plus littérale et spectaculaire à ce désir de nous emporter dans cette région de déréalité où les formes s’embrasent en réalisant une sculpture autodestructrice baptisée Hommage à New-York.  Machine incroyable, semblable à un immense enchevêtrement d’objets divers et variés : roues de vélo, moteurs, piano, baignoire, voitures d’enfant, pièces de moteur, poulies, tubes, minuteries, morceaux de postes de radio, kart, minuteries, batterie, d’innombrables tubes, et d’autres objets jetables, le tout animé par des dizaines de moteurs. La machine ne vivra qu’une fois, à travers son auto-destruction, mise en mouvement le 18 mars 1960, dans le jardin des sculptures du MoMA, seul l’intervention des services d’incendie mis fin au mécanisme furieux qui avait pris feu !

Jean Tinguely, May Fair, 1963, ferraille, cloches de fer, roues métalliques, moteur électrique (220 volts), 98 x 152 x 73 cm, Court. galerie GP & N Vallois, Paris © clérin – morin photographie

Tous ces artistes, comme le mouvement de mai 68 quelques années plus tard, manifestèrent le même désir que toute la société parvienne à cette transfiguration de la réalité – que le refoulement et la répression des intensités libidinales soient levés partout en s’affranchissant du prétendu sérieux de la paranoïa capitaliste et son sacro-saint principe de « réalité ».

Niki de Saint Phalle, Tir Avion, 1961, technique mixte, peinture, plâtre et objets divers sur bois, 130 x 195 x 20 cm, Court. galerie GP & N Vallois, Paris © clérin – morin photographie

On comprend mieux l’importance de la dimension « destroy » du Nouveau Réalisme, systématisant joyeusement le mot de Picasso «  Tout acte de création est d’abord un acte de destruction ». La plupart des œuvres semblent, en effet, enfantées d’un geste aussi violent que ceux qui parcourent de leur hargne à détruire, les tirs à la carabine de Niki de Saint-Phalle, les compressions de César, ou les concaténations d’Arman, s’en prenant au « Vieux monde » avec la même jubilation de briser pêle-mêle toutes ces saloperies qui nous encombrent : mobiliers, symboles du pouvoir et autres emblèmes d’une culture déjà trop encombrée d’elle-même. Une déconstruction littérale et brutale qui préfigure tout autant la violence de Mai 68 que la philosophie Derridienne…  « une façon plutôt directe de remettre les pieds sur terre, mais à 40° au-dessus du zéro de dada » comme le prophétisait le célèbre manifeste de 1960 ! Il suffit pour s’en convaincre de découvrir l’ensemble exceptionnel d’une trentaine d’œuvres historiques de 1947 à 1965 dans les deux espaces de la Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois.

Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois

Exposition Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel à La galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois jusqu’au 24 juillet 2021

https://www.galerie-vallois.com/exposition/nouveau-realisme-nouvelles-approches-perceptives-du-reel/

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